Déchirure

- Olivier ?
- Guillaume ? Tiens-donc, qu’est-ce que tu fais là ?
- Ben la même chose que toi, je sors d’une journée au soleil à regarder des matches de tennis, et…
- Non, je veux dire, qu’est-ce que tu fais ici, à Paris ?
- Ah… Eh bien en fait, ça fait trois ans qu’Émilie et moi on est revenus s’installer ici, on en avait marre de la Bretagne.
- Ah. Et comment va Émilie ?
- Elle va bien. Tu sais, elle a décidé de reprendre ses études…Mais tu ne veux pas qu’on parle de tout ça autour d’un café ?
- [soupir] Guillaume, je ne pensais pas qu’après avoir été les meilleurs amis du monde, même si ça fait quinze ans qu’on ne s’est pas vus, tu pourras oublier que je déteste le café.
- Ah oui, c’est vrai, excuse-moi… Tiens, asseyons-nous à cette terrasse.
- Moi, par contre, je n’ai pas oublié.
- Olivier, c’est du passé, tout ça…
- Du passé ? Juste une question Guillaume, Émilie et toi, vous êtes toujours ensemble, non ?
- Je prendrai un café s’il vous plaît, et pour mon ami…
- Pour moi ce sera un martini, et je ne suis plus son ami.
- Olivier, tu réagis trop violemment, ça fait quinze ans quand-même.
- Effectivement, ça fait quinze ans. Quinze ans que je devais me marier avec la femme qui me comblait de bonheur. Quinze ans que tous les préparatifs étaient faits, le plan de table, le traiteur, le DJ, tout. Quinze ans qu’une semaine avant le mariage, je reçois une lettre signée de la main d’Émilie, qui me dit qu’elle annule tout, qu’elle est profondément désolée, mais qu’elle a fait une erreur, qu’elle part avec Guillaume, mon meilleur ami, mon témoin. Quinze ans que ma vie est brisée, que j’essaie d’oublier, de me reconstruire, que je n’ai pas de relation stable avec une fille. Et au moment où je commence à m’en remettre, il faut que tu débarques dans ma vie et que je fasse comme si de rien n’était, c’est ça ?
- Eh ben… C’est ce qui s’appelle un passing long de ligne.
- Oh s’il te plaît, Guillaume, arrête de faire de l’esprit, on le sait que tu es drôle.
- Excuse-moi Olivier, mais tu crois sincèrement qu’Émilie aurait pu s’épanouir avec un inspecteur des impôts ? Franchement, il y a plus marrant.
- Ah parce que comédien c’est plus marrant peut-être ? Ah oui, ça tu peux la faire rire, j’en suis sûr, mais pour ce qui est de ramener de l’argent à la maison et payer les impôts, tu me feras pas croire que c’est la joie !
- Tu serais étonné, ce n’est pas parce qu’on n’est pas en haut de l’affiche qu’on ne travaille pas. Je donne des cours, je participe à des séminaires sur le développement personnel. Tu n’as jamais vu plus loin que le bout de ton nez, tu ne peux pas imaginer qu’un comédien puisse gagner sa vie.
- Moi au moins j’ai une situation stable, et c’est de ça qu’Émilie a besoin.
- Parce que tu crois la connaître ? Tu ne l’as jamais vraiment rendue heureuse, Olivier. Dès le début, elle avait hésité entre nous deux, et toi à l’époque, tu as eu le cran que je n’ai pas eu, tu l’as abordée. Et moi, je me suis dit que je m’y habituerais, j’étais même content pour vous. Jusqu’au jour où elle est venue me voir, juste avant le mariage. Vous vous étiez disputés, et elle m’a dit qu’elle était en train de faire une erreur, qu’elle ne voulait plus t’épouser, qu’elle voulait tout annuler. J’ai essayé de la raisonner, mais elle a insisté, et elle s’est approchée de moi… et moi cette nuit-là, j’ai pas pu lui résister, voilà ! Le lendemain, elle a décidé de t’envoyer cette lettre, et tu connais la suite.
- Justement, non, la suite je ne la connais pas Guillaume, et je ne veux pas la connaître. Tu sais quoi ? Finalement je pense que c’était une bonne chose qu’on se soit rencontrés aujourd’hui. Comme ça, je peux enfin faire une croix sur tout ça. Ça aura mis quinze ans, mais je pense qu’à quarante ans, je peux encore être séduisant. Je vous souhaite plein de bonheur à tous les deux, et…
- Tous les trois.
- Ah… Parce qu’en plus…
- Oui. Lucie. Elle a huit ans.
- Je ne sais pas ce qui me retient de te foutre mon poing dans la gueule !
- Tous ces gens qui nous regardent, peut-être ?
- Bon allez, ça suffit. Je vous souhaite une bonne vie à tous les trois. Tiens, le garçon nous amène la note, je suis sûr que tu crèves d’envie de me le payer, ce martini, et ben tu sais quoi ? Dans ma grande magnanimité, je te laisse le faire. Au plaisir de ne plus te revoir.
- Jeu, set et match.

De l’évolution

Qui fut donc le premier, de l’oeuf ou de la poule ?
Origine mystérieuse s’il en est,
Beaucoup on tenté de percer ce lourd secret.
Nul au fond ne le sait, de sorte qu’en découlent

D’éminents paradoxes qui nous mettent en boule.
Profanes, religieux, tous ont cherché un fait
Étayant les théories qu’ils élaboraient.
D’aucuns, ce faisant, devinrent vraiment maboules

Et l’enquête continua sur ce dilemme
Qu’aucun postulat ni axiome ni théorème
Ne parviendrait jamais à résoudre ici-bas.

Loin de tous ces tracas, de ces questionnements,
Je m’assieds et me pique nonchalamment
De déguster, avide, mes oeufs en chocolat.

Chef de rayon

- Et toi, t’es clean ?
- Je sais pas trop en fait, comment on fait pour vérifier ?
- J’ai entendu dire que tu peux déjà le voir à l’odeur, mais le souci, c’est que dans l’état où on est, pour le moment, l’odeur y en a pas trop, faut attendre qu’ils nous réchauffent.
- Ils auraient pu faire gaffe quand-même, on a l’air de quoi nous maintenant ? Au moins au rayon d’en face, ils ont pas ce problème.
- T’en fais pas va, les boîtes de conserve, elles en ont sûrement d’autres, des problèmes. Y paraît qu’il y en a qui retrouvent des souris dans leurs boîtes de maïs. Tiens, regarde, rien que les déchets médicamenteux dans l’eau du robinet, je suis sûr que c’est pire que nous, et personne n’en parle.
- D’accord, mais bon… Les déchets médicamenteux, ça se dilue, nous…
- Eh oh, les déchets médicamenteux, ça provoque l’autisme, nous on est peut-être des lasagnes au cheval, mais du cheval sain.
- Qu’est-ce que t’en sais ?
- Bah si j’étais au cheval trafiqué, j’aurais la tête qui tourne, la nausée, tout ça. Là je me sens bien. Ça veut pas dire que je suis au boeuf 100% local non plus (t’façon, c’est parfois à se demander si on a ne serait-ce que 1% de boeuf local) mais ça va, je gère.
- Moi je me sens un peu vaseuse. Si ça se trouve, c’est même pas du cheval ?
- Arrête de t’en faire pour rien. Quand ils m’ont amenée ici, j’ai parlé avec une barquette de viande halal. Elle me disait qu’elle était sure et certaine d’être en fait du porc.
- La vache…
- Ben non justement, le cochon.
- Hein ?
- Non, rien. Enfin bref, t’inquiète pas, ils ont peut-être abusé sur le coup, mais j’ai entendu dire qu’au final, y avait pas grand risque. Y a plein de gens qui mangent du cheval toutes les semaines. Si ça se trouve, ils s’en rendront même pas compte.
- Comment ça se fait qu’on se souvienne pas d’où on vient comme ça ?
- Je sais pas trop. Je crois que c’est quand ils abattent la bête. J’ai pas tout compris, mais à ce moment-là, il me semble qu’il y a une histoire de séparation entre l’âme et le corps, et au moment de la confection du produit, une sorte de réincarnation. En fait, on est des quadrupèdes réincarnés.
- Mais du coup on est censé avoir une religion ou quoi ? Genre le Coran des lasagnes ?
- Mais t’as fini de te poser ce genre questions ? T’es une lasagne, non mais allo quoi, ton but dans la vie c’est de te trémousser sur le plateau tournant d’un micro-ondes et de te faire bouffer par des consommateurs seuls et dépressifs.
- Pourquoi seuls et dépressifs ?
- Regarde la réalité en face. On est des plats individuels. Or qui achète des plats individuels ? Des jeunes urbains qui bossent toute la journée, font des horaires de malades, n’ont pas le temps de cuisiner le soir en rentrant chez eux et se font des lasagnes au micro-ondes.
- Comment tu sais tout ça ?
- Parce que j’ai fait le trajet à côté d’une paella pour quatre personnes et on a bien discuté. Je peux te dire que c’est autre chose, hein. Déjà la paella, c’est festif comme plat, alors en plus pour quatre personnes… Tu le manges en famille, y a de l’animation, c’est sympa quoi. Moi j’aurais bien aimé être une paella. Au lieu de ça, je me retrouve ici, au milieu de spaghettis carbonara, ou de plats de poulet aux champignons en sauce.
- Je le trouve mignon le plat de poulet, moi.
- Laisse tomber, il a un ticket avec les tagliatelles.
- Attends, regarde, y a quelqu’un qui vient les prendre, les tagliatelles. Elles tirent la tronche. Du coup, j’ai peut-être mes chances avec le poulet, tu crois pas ?
- Franchement, je te le conseille pas, c’est du poulet élevé en batterie, il est tout gris, plus aucun sentiment, rien.
- Mais t’en sais rien, la réincarnation l’a peut-être rendu super sympa ?
- Mouais. Bah écoute vas-y, hein, je te retiens pas. Mais bon je t’aurai prévenue.
- Non, j’ose pas.
- Tu refuses l’obstacle. Bon, c’est officiel, t’es au cheval.
- Non, tu crois ?
- Ça m’en a tout l’air.
- Oh non, c’est pas possible, et… Eh oh, qu’est-ce qui se passe ?
- Qu’est-ce que je te disais ? Consommateur urbain et seul, et à voir sa tête, il a pas l’air bien. Pas de bol, c’est toi qu’il a choisie !
- Non, je veux pas y alleeeer !
- Désolé ma vieille, c’est comme ça qu’on doit finir de toute façon. Allez, bon réchauffage ! Ah ben tiens, il prend aussi le plat de poulet. Elle a peut-être raison, peut-être qu’il y a un dieu des lasagnes finalement.

Lettre au futur

Mon cher toi,

Lorsque tu reliras ce message, on sera en mars 2033 et tu auras cinquante ans. Du coup, j’ai le droit de t’appeler "mon vieux". Tu peux penser que du haut de mes trente ans, je ne suis qu’un petit con, mais c’est pas grave, j’assume.

Je suis jaloux, mais dans le même temps, je ne t’envie pas (j’espère que tu es devenu un peu moins paradoxal avec le temps, parce qu’à la longue, je doute que ce soit tout à fait vivable). Jaloux, car tu as désormais bien plus de connaissances, non seulement sur le monde qui t’entoure (on va prier pour qu’il existe encore et que la troisième ou la quatrième guerre nucléaire n’ait pas tout emporté) mais aussi et surtout sur toi-même. Je suis jaloux, car la plupart des questions que je me pose aujourd’hui (et qui, soyons honnêtes, doivent à présent te paraître bien futiles) ont probablement trouvé des réponses. Paraît-il que je me pose trop de questions, tu confirmes ? (Blague.) Oh, je ne doute pas que d’autres aient pu surgir (notamment celles qu’une paternité que je te-nous souhaite ne manque pas de soulever et dont je ne fais qu’entrevoir la surface par procuration aujourd’hui). Mais j’ai l’intime conviction que tu es désormais mieux armé que moi pour y faire face. Je t’imagine, fou que je suis, avoir trouvé un semblant de paix et de sérénité. Vingt ans, c’est peu (surtout à cinquante ans), mais de là où je suis, ça représente les deux tiers de ma vie, et cela me paraît donc suffisant pour que tu aies pu mettre à profit l’expérience que tu as accumulée. Je suis donc jaloux.

Mais je ne t’envie pas pour autant. Pour la simple et bonne raison, mon vieux, ben que t’as cinquante ans. Alors j’espère que tu as un peu pris soin de toi et que tu ne te retrouves pas ventripotent et boursoufflé, mais qu’au contraire, tu fais du sport et tu manges tes cinq fruits et légumes par jour (et n’oublie pas que si une lasagne hennit, c’est que ce n’est pas une vraie lasagne). Mais même dans ce cas, force est de constater que tu es quand-même statistiquement plus proche de la fin que du début. Si tout se passe bien (et si tu es bien là pour lire la présente), il me reste encore au moins vingt ans à vivre. Tu me diras que, normalement, toi aussi. Et tu n’auras pas tort (de toute façon, je n’aime pas me contredire). Mais j’aime à croire que les vingt ans et plus qu’il te reste à vivre sont moins excitants que ceux qui me séparent de toi. Entendons-nous bien, t’as intérêt à t’éclater, à profiter de la retraite qui t’attend dans une bonne dizaine d’années (au fait, ne m’en veux pas s’il me manque quelques trimestres, tu sais à quel point je peux être tête en l’air), bref à prendre du bon temps. Mais tes plus belles années sont derrière toi. Et par voie de conséquence devant moi. Et crois-le bien, même si la lecture de ces lignes peut te rendre quelque peu mal à l’aise, pour ma part, je suis bien heureux de considérer que ce qui m’attend est cent fois, mille fois mieux que ce que j’ai vécu. Peut-être suis-je présomptueux. Peut-être hoches-tu la tête en souriant "mais j’étais vraiment con à cet âge-là", peut-être vas-tu sombrer dans la déprime en réalisant que la vie est bien courte, peut-être as-tu encore davantage peur de la mort que moi, peut-être que je ne réalise pas que, comme beaucoup le disent, cinquante ans, c’est le bel âge. Il n’en reste pas moins que j’ai encore tout à construire alors que de ton côté, si tu as bien fait les choses, le chantier est déjà bien avancé. Il y aura toujours des travaux, un coup de peinture à donner, un plafond à retaper, une cloison à abattre, mais normalement, l’essentiel est là.

C’est bien pour cette raison que, malgré ma jalousie, et bien que je crève d’envie de connaître les réponses que tu sais, je suis heureux d’être là où j’en suis. Car à trente ans, j’ai l’impression de commencer une nouvelle vie, alors que des personnes plus jeunes que moi m’ont affirmé récemment, d’un sourire jaune, que leurs moments estudiantins étaient les meilleurs, et qu’ils pensaient ne jamais revivre un jour avec autant d’exaltation. Au contraire, j’accueille ce qui m’attend. Anxieux, mais finalement confiant. Mais qui sait, peut-être ressens-tu toi aussi la même chose…

Je ne peux terminer qu’en nous souhaitant à tous les deux de profiter de la vie nous a été donnée. Je sais que tu ne feras pas de bêtises (ou alors c’est que les vingt prochaines années t’ont métamorphosé et je dois commencer à sérieusement m’inquiéter) et j’espère que tu lis ces lignes le sourire aux lèvres, et non la larme à l’oeil.

Prends bien soin de toi,

Un type de trente ans qui, lui aussi, va prendre soin de toi (enfin il va essayer)

Lettre au passé

Cher petit,

Tu as à peine plus qu’une dizaine d’années et pourtant, déjà, je sais combien tu es inquiet pour ton avenir. Puisque l’occasion m’en est donnée, je souhaite par la présente te rassurer, sinon sur tous les points, au moins sur quelques-uns.

Je tiens à te dire que ce dont tu rêves, il ne tient qu’à toi de tout mettre en oeuvre pour l’obtenir. Aujourd’hui, tu peines à voir les choses autrement qu’en noir, peut-être un peu en marron. Mais je peux t’assurer que tout cela changera. À présent, je passe l’intégralité de mes journées sur une plage paradisiaque du Pacifique. Plus de sombre, que de la lumière. Et des couleurs. Le bleu du ciel. Infini. Çà et là quelques nuages clairsemés passent au gré du vent et se reflètent dans une eau turquoise dont la température n’est certainement pas si éloignée de celle de mon corps.

Les pieds dans cette eau surréaliste, quelques poissons viennent me caresser les jambes. Certains sont jaunes, verts, parfois rouges, parfois tout cela en même temps. Mais dans une illusion d’optique qui ne m’apparaît possible qu’ici, tous me semblent bleus. Tu vois, je n’y avais pas pensé avant de t’écrire, mais le bleu est la couleur qui revient le plus ici. Je sais que tu l’adorerais.

Et puis il faut que je te parle d’elle. Charmante, pétillante, amusante, parfois enquiquinante mais si fascinante. Même après toutes ces années, je ne cesse d’en découvrir chaque jour un peu plus sur elle. Je crois qu’au-dela du soleil, de la chaleur et du calme qui règnent ici, toute la lumière que je vois me vient d’elle. Sa voix également me réchauffe. Chacun de ses éclats de rire est comme une vague d’un feu bienveillant. Et surtout, surtout, je passe des heures à me perdre dans son regard. C’est comme ça qu’elle m’a eu, quand on s’est rencontrés. Ce jour-là, je n’ai pas pu m’en détacher. Je ne le peux toujours pas. Et d’ailleurs, je te laisse deviner la couleur de ses yeux.

Mais je ne veux pas t’en dire plus, je préfère que tu laisses parler tes émotions quand tu la verras. Et crois-moi, là, tu comprendras tout.

Tu comprendras pourquoi t’inquiéter aujourd’hui est vain. Tu comprendras pourquoi tes forces, dont tu penses qu’elles t’ont abandonné, ne sont en fait qu’enfouies et ne demandent qu’à se libérer. Tu comprendras ce qui te poussera, dans quarante ans, à prendre du papier à lettre et à écrire. À écrire à un petit garçon de douze ans. Celui que j’ai été.

Bien-sûr, pour être certain que tout se passe bien ainsi, je ne peux t’en dire davantage. Mais j’espère qu’aujourd’hui tu vois bien qu’il est inutile de t’en faire. Et je sais que tu feras ce qu’il faut.

Profite de ta vie. De notre vie.

Un petit garçon qui a bien grandi

Espionnage

- À ton avis, qu’est-ce qu’ils font ?
- Je ne sais pas, la lumière s’allume et s’éteint comme ça, sans raison. Ils envoient peut-être un message en morse.
- Je connaissais le morse quand j’étais à la guerre, et je peux t’assurer que ça, c’est pas du morse.
- Alors peut-être que leur lampe a un problème, ils devraient changer l’ampoule. Oh, et regarde ceux-là, les nouveaux… Ils sont pas gênés, ils font ça comme ça devant tout le monde, fenêtre ouverte. Les jeunes maintenant, ils n’ont vraiment aucune pudeur, tu ne trouves pas ?
- …
- Raymond ?
- …
- Tu m’écoutes ?
- Hein ? Ah euh, oui, aucune pudeur…
- Ah, Raymond, toujours à fantasmer sur les jolies filles à ton âge.
- Sans vouloir t’offenser, après plus de quarante ans de vie commune, même si tu es la femme de ma vie, tu n’as plus la même fraîcheur qu’à tes vingt ans, quand nous nous sommes rencontrés. Et je ne fais de mal à personne, c’est quand-même pas ma faute si, comme tu dis, ils n’ont aucune pudeur. La nature est belle, il faut savoir en profiter, même à soixante-huit ans.
- Ben voyons… Tiens, ils ont dû t’entendre, ils ferment les rideaux et éteignent la lumière, ah ah ! C’est bien fait !
- Tiens, voilà le couple du troisième étage qui s’engueule, pour changer.
- Franchement, je ne comprends pas comment ils arrivent à rester ensemble et à se supporter. Ils se crient dessus presque tous les soirs. Nous, ça nous arrivait de temps en temps, mais pas à ce point-là.
- Ouh, tu as vu le vase qui a traversé la pièce ? Ça a l’air plus sérieux que les autres fois ce soir.
- Et lui qui fait sa gym tout seul dans son studio… Il a l’air ridicule, on dirait la pub pour 118 218 !
- Moi je trouve ça bien, un homme ça doit se maintenir en forme. Tu étais bien contente quand j’étais en permission et que je venais te voir, tu me complimentais toujours sur mes muscles.
- Pfff… C’était plus pour te faire plaisir qu’autre chose, j’ai toujours été davantage charmée par ton humour que par ton physique !
- Merci, c’est intéressant d’apprendre ça après tout ce temps.
- Oh, mon Raymond, ne te vexe pas !
- Au lieu de dire des bêtises, regarde plutôt la veille fille du cinquième. On dirait que pour une fois, il y a quelqu’un chez elle.
- Tu as raison, c’est bien la première fois qu’on ne la voit pas toute seule. À ton avis, qui ça peut être ?
- Aucune idée, elle est tout le temps chez elle, elle ne sort pas, j’imagine qu’elle n’a donc pas beaucoup d’occasions de rencontrer des gens. Ça doit donc être quelqu’un de sa famille. Je ne pensais pas qu’elle en avait encore.
- Oui, probablement. À se demander pourquoi il ne vient pas lui rendre visite plus souvent alors.
- Il habite peut-être à l’étranger, ou… Oh, tu as vu, maintenant ils cassent la vaisselle au troisième étage ! Ça a l’air de devenir sérieux, hé hé !
- Raymond, comment tu peux prendre plaisir à regarder un couple se disputer comme ça ?
- Hé ho, tu es bien là avec moi dans notre salon toutes lumières éteintes à regarder aussi ! Ne sois pas si hypocrite !
- Oui mais bon… Maintenant ils se lancent le chat à la figure ! Pauvre bête…
- … Oui, le chat oui…
- Franchement, a-t-on idée d’utiliser un animal de la sorte.
- Hmm, oui c’est horrible, oui…
- Et… ah je vois, les nouveaux ont rallumé la lumière ! Raymond, tu n’es qu’un obsédé.
- Et je l’assume ! Derrière les rideaux, ça fait comme des ombres chinoises, c’est très joli. D’ailleurs, lui n’est pas mal, tu peux aussi te rincer l’oeil.
- C’est plus de mon âge tout ça. Bon, il est tard, je vais aller me coucher.
- Vas-y, moi je vais rester encore un peu…

La plume

S’il n’a pas été nécessaire d’occire quelque volatile pour s’en saisir, la plume n’en reste pas moins des plus difficiles à manipuler, et ne se laisse pas faire. Elle demande, elle exige même un soin permanent, et ne saurait tolérer une quelconque altération de son agencement. Élargissez accidentellement le conduit d’un dixième de millimètre, et elle vous le fera amèrement regretter en se refusant à votre écriture et en agressant le papier de multiples saccades rugueuses.

Elle ne se donne pas au premier venu, et réclame de son possesseur un temps d’adaptation et de maîtrise. Ce n’est qu’une fois apprivoisée qu’elle daigne se montrer conciliante et finit par provoquer un véritable plaisir à la sentir glisser sur la feuille. Elle devient alors un élément essentiel de cette histoire qui s’écrit sous nos yeux, presque un personnage à part entière. Telle une amante, une partenaire, elle demande cette attention, cette considération qui rendent possibles des aventures à deux que l’on n’aurait jamais pu créer seul.

Le papier

Qu’il soit à petits ou grands carreaux, avec ou sans marge, d’un blanc immaculé ou d’une teinte plus exotique, le papier est le premier messager. Sa douceur ou sa rugosité, avant même la lecture des caractères qu’il comporte, permet déjà la transmission d’une idée, d’un sentiment. Parfumé, il exhale le désir de son émetteur. Mais il sait aussi se montrer sérieux et exprimer très directement ce qu’il a… en tête.

C’est un rapport physique, presque charnel : le toucher, le caresser comme on caresse le corps de l’autre.

Cette redécouverte effectuée, il est temps de lire ce que ce support contient .

Challenge Accepted

Kevin, dix-sept ans, s’acquittait de sa corvée annuelle en passant quelques jours chez ses grands-parents. Cet après-midi-là, il avait fallu à Bertrand déployer des trésors de diplomatie pour convaincre son petit-fils de l’accompagner dans le parc voisin.

Tous deux marchaient silencieusement. Enfin presque.

- Vas-y, c’est tout mort ici !
- Tais-toi donc et profite un peu du calme justement, vous les jeunes avec votre vie "aïetèque" et vos réseaux sociaux, vous êtes tout le temps sur le qui-vive, à attendre un message et à y répondre dès qu’il arrive. Vous ne prenez plus le temps de rien.
- Tu m’gaves, papy. En plus y a qu’des vieux ici, ça m’saoule, sérieux…

Bertrand était sur le point de sermonner à nouveau le freluquet qui lui servait de descendance, mais se reprit. Ce bon à rien était une cause désespérée.

- Ouais vas-y, mate la MILF là !
- La quoi ?
- ‘Tain t’sais pas c’que c’est qu’une MILF !? Vas-y tu débarques, mec…

Bertrand suivit la direction du regard de son petit-fils et aperçut une femme d’une quarantaine d’années, lisant un livre sur un banc.

- Comment j’aimerais trop m’la…
- Jeune homme, si tu termines cette phrase je te montrerai comment on élevait les enfants à mon époque, et ça ne te ferait pas de mal. Enfin peut-être que si, mais tu en as besoin, crois-moi.

Après avoir planté ses yeux dans ceux de Kevin pour s’assurer qu’il avait bien compris le message, Bertrand regarda à nouveau la lectrice, pensif. Au bout de quelques instants, une idée lui vint.

- Combien tu paries que je peux lui demander son numéro de téléphone ?
- Genre tu vas choper le 06 de la MILF, toi ?
- Arrête avec ton vocabulaire auquel je ne comprends rien. Si je le fais, est-ce que tu me promets de te comporter convenablement jusqu’à la fin de ton séjour ici ?
- Mec, t’y arriveras jamais.
- Tu promets ?
- Pffff… Ouais, vas-y, t’façon j’risque rien…
- Alors attends-moi là.

Kevin vit son grand-père s’éloigner en direction du banc. Le rictus mesquin qu’il arborait s’effaça lorsqu’il vit la femme sourire à Bertrand, tandis que les deux semblaient discuter allègrement.

- Vas-y, c’est pas possible…

Ils parlèrent plusieurs minutes. Kevin n’en revenait pas. Il lui sembla, un court instant, qu’elle jeta un regard en sa direction. Il se para alors de son plus beau sourire, tout argenté de son appareil dentaire. Il ne se tint plus lorsqu’il vit son grand-père sortir de sa poche un petit carnet et un stylo, dont son interlocutrice se saisit et y inscrivit quelque chose. Après qu’elle les lui eut rendus, la discussion continua quelques instants, puis les deux se saluèrent. Bertrand revint alors vers son petit-fils.

- Alors, il se débrouille encore pas mal le vieux chnoque, hein ?
- T’as chopé son 06 pour moi ? T’es trop sympa en fait !
- Pour toi ? Et puis quoi encore ? Hors de question que je te le donne.
- Quoi ? Tu le gardes pour toi ? Attends, d’où tu prends le numéro des meufs comme ça toi ?
- Ne l’appelle pas une "meuf". Elle se prénomme Christiane, et elle est fort sympathique.
- Vas-y, c’est moisi comme prénom. Allez, st’euplé, balance le 06 ! Sinon j’raconte tout à mamie !
- Brrr, je tremble de peur.
- ‘Tain vas-y c’est abusé, sérieux…

Ils se remirent en route. Bertrand échangea un dernier regard avec Christiane, ils se sourirent l’un l’autre. Elle se replongea alors dans son livre.

***

Cela faisait bien vingt ans qu’elle ne l’avait pas vu. À se demander comment il l’a reconnue, après tout ce temps. Elle avait toujours eu beaucoup d’affection pour Bertrand qu’elle trouvait tout à fait charmant. Elle savait de qui Jean, le fils de Bertrand, tenait. Jean. Son premier amour. Lorsqu’il est parti pour la capitale, leur relation n’a pas survécu. Tous deux le regrettaient.

Apparemment, le gamin derrière Bertrand était le fils de Jean. Il lui ressemblait un peu. Il ne savait pas que ses parents étaient en train de divorcer. Elle-même n’avait pas vraiment eu de chance dans ses relations avec les hommes. Lorsque Bertrand lui dit :

- Écoute Christiane, je sais que Jean ne t’a jamais oubliée. Toi non plus d’ailleurs. Je ne sais pas exactement quels sont ses projets, mais je crois que ça lui ferait plaisir de reprendre contact avec toi. Tu as un numéro auquel il peut te joindre ?

Elle n’a pas hésité. Oh, elle ne s’est pas attendue à ce que tout reprenne comme si plus de vingt ans ne s’étaient écoulés. Mais finalement, qui sait…

Vagabondage attentiste

C’est quand-même marrant cette grande salle. On est tous là autour de cette table qui doit bien faire dix mètres de long, avec des boiseries du XIXe siècle, à parler économie, avec en face les tours de la Défense. Tiens, elles sont jolies aujourd’hui les tours, avec le soleil qui se reflète dans celle-là, là-bas. Ceci dit, à tout prendre, j’aimerais bien que ce soit sa chaleur qui se reflète. Il caille ! C’est ça l’inconvénient de ces grande salles, c’est dur à chauffer. Je vais rallumer mon ordinateur, ça me réchauffera.

Pfff… Bon, je m’ennuie, moi, c’est bientôt mon tour, ou quoi ? Ceci dit, je pense que sur les quinze personnes, y en a bien dix qui s’ennuient. Et celle-là qui regarde son téléphone. Si jamais elle fait ça quand c’est moi qui parle, je lui fais une remarque. Non mais franchement, je sais pas moi, un peu de respect ! Nous on prépare une présentation pour tous ces vieillards séniles, et eux ils s’en foutent. Ben tiens allez, vas-y toi, bâille. Et puis tu peux ronfler aussi, tant que tu y es, on te dira rien. Tu veux peut-être un oreiller, non ? Une berceuse ? Ah je sais, une bouillotte… Ah bah il a dû m’entendre, tiens. Ouais c’est ça, fais comme si ça t’intéressait, ce qu’on te raconte. Mais c’est pas possible, ils fabriquent leur chauffage au pôle nord ou quoi ? Si ça continue, moi je vais mettre mes gants. C’est pas classe, mais ça me tiendra chaud.

Qu’est-ce qu’il y a à la télé ce soir ? On est quoi, jeudi ? Bon, va encore y avoir un policier made in TF1 sur la une, Envoyé Spécial sur la deux… Mouais. Je vais peut-être me louer un DVD. Mais j’ai plus rien à bouffer ! C’est vrai que j’avais dit que je ferais des courses. J’espère que ça va pas se finir trop tard, j’ai faim, moi. Et puis j’ai soif aussi. Si je lui prenais sa bouteille d’eau à elle, tiens. De toute façon, elle s’en apercevrait même pas, vu comme elle est occupée à tchatter avec je sais pas qui. Dis-le si on te dérange, hein, on peut repartir aussi. Bon allez, dans pas longtemps c’est à moi. J’aurais dû me faire porter pâle…

Qu’est-ce que c’est que cette odeur ? Non mais c’est ignoble un truc pareil, qui a fait ça ? En même temps, ils sont tellement vieux, tous, je suis sûr qu’il y en a un qui s’est fait dessus. Ah c’est sûr, la retraite à soixante ans, ça leur dit rien. Tiens, et si je me faisais un démineur ? Bon, c’est pas super discret, mais c’est pas celle qui fait du tchat depuis le début qui pourra me dire quoi que ce soit. Oh non… C’est pas vrai… Eh oh ! On se réveille là-bas ! Je rêve. Si jamais il dort toujours quand c’est à moi, je m’en vais te lui faire des envolées lyriques bien sonores, ça va le réveiller, tu vas voir. Bon, faut dire qu’avec celle qui parle, là, c’est pas facile de garder le fil. Elle a vraiment une voix monocorde. Et puis alors elle a encore pris une demi-heure de retard. Remarque, ça m’arrange, du coup je parlerai moins. Heureusement que ma partie est courte. Qu’est-ce que c’est que cette question ? Non mais t’as vraiment rien écouté, toi, elle vient de le dire y a deux minutes ! Ben oui, si t’étais pas occupé à regarder tes mails pendant qu’on te parle t’aurais peut-être entendu. Toi, si tu me fais un coup comme ça, t’entendras parler du pays.

Oula, Monsieur le PDG entre dans la salle. Nous, on doit être là à l’heure, mais lui par contre il peut débarquer en plein milieu de la présentation. Le client est roi. Mais c’est qu’il est gros en plus, il a encore grossi depuis la dernière fois. Et puis avec ses triples-foyers, il a un air… Quoi, qu’est-ce qu’il a à me regarder comme ça ? Ah, c’est à moi ? Oui bon ça va, j’arrive, j’arrive. Allez, que le spectacle commence.